Général19 mars 2026

La Fed a les mains liées. Et Powell le sait.


Il est venu détendu. Presque apaisé. Il a même réussi à faire rire les journalistes dans la salle. Jerome Powell, président de la Réserve fédérale américaine, tenait hier soir ce qui pourrait bien être son avant-dernière conférence de presse. Son mandat expire le 15 mai. Et visiblement, ça libère quelque chose.

Mais derrière la bonne humeur inhabituelle, la réalité de cette réunion FOMC est beaucoup plus complexe. Les marchés ont terminé la séance en baisse de 1,6% sur le Dow Jones et 1,4% sur le S&P 500 et le Nasdaq. Pas à cause des taux, qui sont restés inchangés comme tout le monde le savait. Mais à cause de huit mots prononcés par Powell en ouverture de conférence.

On va tout reprendre dans l'ordre.

Une pause. Mais dans un contexte inédit.

La décision elle-même n'était pas un suspense. Les taux directeurs restent dans la fourchette 3,50 % à 3,75 %. Le CME FedWatch pricait ce scénario à plus de 92 % avant même l'annonce. C'est la deuxième réunion consécutive sans mouvement, après trois baisses enchaînées de 25 points de base chacune entre septembre et décembre 2025.

Techniquement, on appelle ça une pause. Mais une pause dans quel contexte ?

Depuis décembre, trois chocs se sont empilés simultanément sur l'économie américaine, et aucun ne va dans le même sens.

Le premier, c'est le conflit en Iran. Depuis le début des hostilités début mars, le Brent a explosé. Au moment où Xavier enregistrait cette analyse, le baril était à plus de 110 dollars. Le détroit d'Ormuz est sous pression, les approvisionnements perturbés, et les marchés de l'énergie vivent dans une volatilité permanente.

Le deuxième, ce sont les tarifs douaniers de l'administration Trump, toujours actifs, qui maintiennent une inflation structurelle sur les biens importés depuis des mois. Les derniers chiffres d'inflation publiés montrent un CPI stabilisé à 2,4 %, mais attention, ces données portent sur le mois de février, avant l'explosion des cours du pétrole. La photo est déjà périmée.

Le troisième, c'est l'emploi. Le dernier rapport a fait état de quasi 100 000 destructions nettes d'emplois. Ce n'est pas un signal anodin. Le marché du travail, jusqu'ici solide, commence à montrer des signes réels de fragilité.

Trois signaux. Trois inconnues. Et au milieu, une Fed qui doit quand même prendre des décisions, sachant que ne pas bouger, c'est aussi une décision.

Le vrai sujet : le dot plot

La décision sur les taux, tout le monde la connaissait d'avance. Ce qui comptait vraiment hier soir, c'était le dot plot, la publication trimestrielle qui donne la vraie carte mentale de la Fed.

Petit rappel pour ceux qui ne sont pas familiers avec le concept : le dot plot, officiellement appelé Summary of Economic Projections, est un graphique publié quatre fois par an. Chaque membre du FOMC y place un point indiquant à quel niveau il estime que les taux directeurs devraient se situer en fin d'année, l'année suivante, et à long terme. On empile tous ces points, on regarde la médiane, et on obtient la projection officielle de la banque centrale.

Ce que le dot plot de mars 2026 nous dit, c'est qu'en médiane, les membres du FOMC anticipent une seule baisse de 25 points de base en 2026, ce qui porterait les taux à 3,40 %. C'est identique à la projection de décembre dernier.

En apparence, rien n'a changé. Mais regardez sous le capot.

Avant le début du conflit en Iran, les marchés pricaient deux baisses pour 2026. Aujourd'hui, on est revenu à une, et encore. Les marchés ne l'anticipent vraiment qu'en décembre, voire en janvier 2027. La guerre a effacé une baisse entière des anticipations.

Et la dispersion interne est spectaculaire. Dans ce même dot plot, il y a un membre du FOMC qui a posé son point pour une hausse des taux cette année. Et à l'autre extrême, un autre qui en attend quatre baisses. L'écart entre ces deux visions dans le même comité est inédit depuis des années. Trois réunions consécutives avec des dissensions dans des directions opposées, ce qui n'était pas arrivé depuis plus de trente-six ans.

Un autre détail mérite l'attention : le taux de neutralité à long terme a été relevé de 3,0 % à 3,1 %. Un dixième de point, ça peut paraître marginal. Ce n'est pas marginal. Ça signifie que la Fed commence à intégrer structurellement l'idée que les taux ne reviendront pas aux niveaux d'avant 2022. Les taux hauts ne sont plus une anomalie temporaire. Ils deviennent la nouvelle norme.

Les projections économiques : plus d'inflation, mais aussi plus de croissance

Le FOMC a également mis à jour ses projections macroéconomiques, réunies dans ce qu'on appelle le SEP, le Summary of Economic Projections.

Sur l'inflation, la prévision pour le PCE 2026 a été relevée à 2,7 %, contre 2,5 % en décembre. Ce n'est pas anodin : ces projections ne tiennent pas encore pleinement compte du choc pétrolier, puisque les données disponibles portaient sur la période d'avant le conflit. La réalité sera probablement plus haute.

Sur la croissance, la Fed anticipe un PIB en hausse de 2,4 % pour 2026, un chiffre légèrement revu à la hausse par rapport à décembre. Powell explique cette révision positive par les gains de productivité liés à l'intelligence artificielle. Les entreprises américaines licencient, remplacent par de l'IA, et voient leur productivité progresser avec moins d'effectifs. Plus de croissance, moins d'emplois. Un cocktail qui crée ses propres tensions.

Sur le marché du travail, le taux de chômage est attendu à 4,4 % en fin d'année, stable par rapport aux projections précédentes. Mais plusieurs membres du comité ont exprimé des inquiétudes sur la dynamique des six derniers mois. Powell lui-même a reconnu que "ça ressemble à un aspect de risque baissier, et ce n'est pas vraiment une balance confortable."

Le choc pétrolier et le double mandat impossible

Revenons au pétrole, parce que c'est le sujet central de toute cette réunion.

Depuis début mars, le Brent est passé d'environ 60 dollars le baril à plus de 110 dollars au moment de cette analyse. C'est une progression de presque 80 % en quelques semaines, portée par les perturbations d'approvisionnement via le détroit d'Ormuz, par lequel transite une part significative des exportations pétrolières mondiales.

Ce choc crée une situation que la Fed abhorre : deux de ses objectifs qui tirent dans des directions strictement opposées au même moment.

D'un côté, la hausse du pétrole pousse l'inflation vers le haut. Elle se diffuse au-delà de l'énergie : carburant, transport, engrais, produits alimentaires, biens de consommation. Une inflation plus haute nécessite, en théorie, des taux plus élevés ou au minimum stables.

De l'autre, cette même hausse du pétrole va ralentir la consommation des ménages américains, peser sur les marges des entreprises, et potentiellement détruire des emplois. Un ralentissement économique nécessite, en théorie, des taux plus bas pour soutenir l'activité.

La Fed a deux mandats : la stabilité des prix et le plein emploi. Quand les deux mandats convergent, la décision est simple. Quand ils divergent, la Fed navigue à vue.

Powell l'a dit publiquement et sans détour : il ne peut pas anticiper aujourd'hui quels seront réellement les impacts, et donc prendre une décision préventive dans un sens ou dans l'autre serait hasardeux. Il ne fait pas du trading court terme sur le taux directeur. Il attend les données.

Ce qui est aggravé par un autre facteur, passé inaperçu dans la majorité des analyses : le gouvernement américain était en shutdown partiel depuis le 14 février, ce qui a privé la Fed de plusieurs données macroéconomiques essentielles pour calibrer sa décision. La banque centrale la plus puissante du monde a pris ses décisions avec un tableau de bord relativement vide.

Powell, le personnage

C'est peut-être la partie la plus intéressante de cette réunion, au-delà des chiffres.

Jerome Powell était différent. Plus détendu, plus direct, plus humain. Il sait que son mandat de président de la Fed expire le 15 mai. Kevin Warsh a été nommé par Donald Trump pour lui succéder, mais sa nomination est bloquée en commission au Sénat par le républicain Thom Tillis, qui conditionne son vote à la résolution d'une enquête du Département de Justice sur les travaux de rénovation du siège de la Fed.

Résultat : Powell reste en place, et il le restera au moins jusqu'à ce que l'enquête soit terminée et que son successeur soit confirmé. Il a dit lui-même : "Je n'ai aucune intention de quitter le conseil tant que l'enquête n'est pas terminée de façon claire et définitive." Et si Warsh n'est pas confirmé d'ici le 15 mai, Powell assurera la présidence par intérim. C'est ce que prévoit la loi, et c'est déjà arrivé dans le passé, notamment avec Powell lui-même.

Sur la question de la stagflation, un journaliste lui a posé la question directement. La réponse de Powell était à la fois techniquement juste et légèrement décalée. Il a dit qu'il réservait le terme stagflation pour des situations beaucoup plus graves, comme les années 70 où le chômage était à deux chiffres et l'inflation également. Et il a ajouté, avec un sourire : "maybe that's just me."

Des blagues. En conférence de presse de politique monétaire. Un homme qui sait que c'est bientôt fini, et que ça libère.

Les 8 mots qui ont coûté 600 points

Malgré cette atmosphère inhabituellement détendue, les marchés ont décroché pendant la conférence de presse. La raison ? Huit mots dans l'allocution d'ouverture de Powell :

"Higher energy prices will push up overall inflation."

Le marché attendait un signal accommodant. Il est reparti avec un constat d'inflation. La différence entre ces deux interprétations, c'est 600 points perdus sur le Dow Jones en séance, soit une clôture en baisse de 1,6 %. Le S&P 500 et le Nasdaq ont chacun cédé 1,4 %. Le dollar a repassé la barre des 100 sur l'indice DXY, ce qui pèse sur les actifs émergents et les matières premières libellées en dollars. Les rendements du T-Note à 10 ans ont progressé de 5 points de base en séance.

Ce qu'il faut surveiller maintenant

La prochaine réunion du FOMC est prévue fin avril, et ce sera la dernière présidée par Jerome Powell. D'ici là, deux mois se seront écoulés depuis le début du conflit en Iran. Les données auront eu le temps de refléter le choc pétrolier. Et la décision sera probablement beaucoup moins prévisible qu'elle ne l'était hier soir.

Trois éléments sont à surveiller en priorité pour comprendre ce qui se passera en mai.

Le premier, c'est l'évolution des cours du pétrole. Tant que le détroit d'Ormuz reste sous pression, l'inflation énergie continuera de monter. Si le conflit s'apaise rapidement, la situation redevient gérable. Si ça dure, la Fed sera dans une position encore plus inconfortable.

Le deuxième, c'est le CPI de mars, qui sera publié avant la réunion de mai. Ce sera le premier chiffre d'inflation à intégrer pleinement le choc pétrolier. Si la hausse est significative, les espoirs de baisse s'évanouissent. Si elle reste contenue, la Fed aura un peu plus de marge.

Le troisième, c'est le marché de l'emploi. Si les destructions d'emplois se poursuivent au rythme de février, la pression pour baisser les taux deviendra difficile à ignorer, même avec une inflation au-dessus de la cible.

En résumé

Cette réunion FOMC de mars 2026, c'est le portrait d'une banque centrale aux mains liées. Pas par incompétence. Pas par manque de courage. Mais par une accumulation de chocs que personne n'avait anticipée sous cette forme : un conflit régional qui fait s'envoler l'énergie, des tarifs douaniers qui maintiennent une inflation de fond, un marché du travail qui se craquelle, et un gouvernement en shutdown qui prive la Fed des données dont elle a besoin.

Powell a géré ça avec calme, avec un humour inattendu, et avec beaucoup de "wait and see". Reste à voir si la patience de la Fed sera récompensée d'ici mai. Reste à voir si les données des prochaines semaines vont l'obliger à agir en urgence lors de sa dernière réunion en tant que président.

On se tient au courant.

Interactiv Trading · Analyse de marché · 19 mars 2026

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